Je m’enfonce dans la ville.
J’ai quitté le quartier miséreux depuis dix minutes et j’ai déjà l’impression que l’air est plus cher. Les rues sont plus propres, les fa?ades plus hautes, les gens mieux habillés. Même la crasse ici a l’air d’avoir un budget.
Scully est sur mon épaule. Patiente. Sage comme une figurine. De temps en temps, elle murmure trois notes, à peine un souffle, comme si elle chantonnait à un monde qu’elle a déjà mangé.
Je croise des elfes. Des vrais. Silhouettes fines, oreilles longues, beauté insultante. Et je vois des nains aussi.
Non, je ne suis ni vulgaire ni moqueur. Ce sont des êtres vivants de races naines, pas des elfes petits. Merci.
Je lève la tête.
La cathédrale au toit en or domine tout. Et ce toit ne brille pas, il agresse. J’ai même l’impression que, quand je le fixe, la pointe dorée reste pile en face de moi. Comme si la perspective trichait. Comme si ce truc me gardait dans son viseur.
Je baisse les yeux et je remarque enfin le détail qui me dérange depuis tout à l’heure.
Les nains et les elfes ne sont jamais seuls.
Toujours par deux. Un elfe et un nain. Pas comme des collègues. Pas comme des voisins. Comme une unité. Comme un couple qui a le même rythme.
Un bus jaune s’arrête au coin de la rue. Trois enfants descendent en courant.
Oreilles pointues. Barbes naissantes.
Ah. Donc si, ?a existe bien des elfes nains.
Je secoue la tête et je reprends ma marche vers le centre, en essayant de ne pas regarder le toit en or plus de deux secondes d’affilée. C’est comme fixer un insecte derrière une vitre: tu sais qu’il ne peut pas te toucher, mais tu n’es pas à l’aise.
? APA. Tous ces panneaux, tu les scans pour le dico? ?
Dans ma tête, j’entends un petit clic paniqué, comme un interrupteur qu’on actionne en catastrophe.
? Clic-bzzz. ?
? Fais-le tout le temps, pas seulement quand je te le demande. ?
? B-bien re?u. ?
à une intersection, une calèche énorme, le genre "long voyage mais sans rencontrer le peuple". Deux chevaux de trait la tirent, magnifiques, pelage brillant, et chacun porte une tache de couleur inversée autour d’un ?il. Comme si quelqu’un avait voulu les rendre reconnaissables à vingt kilomètres.
J’entends Scully faire un petit bruit. Discret. Le bruit exact de quelqu’un qui s’humidifie les lèvres.
Je serre les dents. Scully fait l'inverse.
? N’y pense même pas. ?
? Hihi. ?
La calèche ralentit à notre niveau. Une tête sort.
? Par Moneta… c’est une pixie! ?
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Il me dévisage comme si j’étais un ticket gagnant tombé dans la boue.
Je cligne des yeux. C’est le premier qui réagit à Scully depuis mon arrivée.
? Jeune homme! Approchez. Auriez-vous un moment pour discuter? ?
Je m’avance, en imaginant déjà le pire scénario, comme d’habitude.
? Bonjour, je suis… ?
? Entrez, entrez! Discutons! ?
Je monte dans la calèche. Banquette moelleuse, parfum trop cher, bois ciré. ?a sent le noble.
L’homme se redresse, fier.
? Comte Jean-Robert de Arnix de Sainte-Moneta. Mes amis m’appellent J-Rob. ?
Il dit ?a comme si “J-Rob” était un titre.
? Je suis Murphy. Elle, c’est Scully. ?
Ses yeux s’illuminent.
? Scully! Quel nom magnifique. Un nom forgé à votre seul usage! ?
Sur mon épaule, Scully remue un peu. Puis, elle se fige. Elle joue la pixie. Je la sens faire semblant.
Dans ma tête, un souffle amusé.
? Hihi, je me demande si les nobles ont meilleur go?t que les paysans. ?
Je garde un ton neutre.
? Comte J-Rob, vous vouliez discuter? Moi aussi, justement. Je cherche des infos sur les guildes. Comment ?a marche. Je suis nouveau dans le coin. ?
Il a un sourire de superstitieux heureux.
? Oh, un homme chanceux comme vous, béni par une pixie… j’espère que votre chance tachera un peu sur moi! ?
Je pense: sans déconner, mec. Dans ce monde, provoquer la chance, c’est comme cracher dans le vent.
Je dis quand même:
? Les guildes. Avec une pixie, j’ai plus de chances d’entrer? ?
? Tout à fait. Le simple fait d’être accompagné par un être magique vous fera souvent passer l’évaluation. D’ailleurs… le hasard est délicieux. Je suis membre de la guilde des Alchimistes. ?
Mon cerveau fait une petite danse.
Alchimie. Artisanat. Onglet verrouillé. Tout ce que j’aime.
? Parfait. On peut vous accompagner jusqu’à votre guilde? ?
La réponse de l’univers est immédiate.
La calèche fait un bond. Un craquement sec. Puis un c?té s’affaisse comme si la gravité venait d’exiger son d?. Une roue se détache et tombe, simplement, avec l’assurance d’un objet qui a décidé de prendre sa retraite.
Les chevaux hennissent et se cabrent. le harnais claque.
Je saute dehors.
Cinq types sortent de l’ombre. Synchronisés, rapides, trop à l’aise pour être des passants.
Ils sont pile là ou la rue se resserre, comme s'ils avaient l'habitude.
? Filez-nous l’or et les objets précieux. ?
Mes premiers bandits dans la capitale.
Je manque d’applaudir. Une larme de joie perle au coin de mon ?il. Enfin de l'XP facile. J'ai déja la chaleur de la boule de feu mineure dans la main.
Sauf que je suis en ville. Et que si je les crame, je vais découvrir la justice locale, et je sens que ?a ne sera pas une visite guidée.
Je soupire.
Idée de merde, numéro cent dix-huit.
Je pense: Invisibilité de Schr?dinger.
Je disparais.
Une demi-seconde.
Et un klaxon retentit. Trop fort.
Je réapparais.
Les bandits sursautent.
Moi aussi.
Je recommence.
Klaxon.
Un des types recule.
? Chef… c’est quoi ce truc? ?
Je le spamme encore une fois, parce que je suis incapable de m’arrêter quand ?a devient stupide.
Klaxon.
Au bout de la rue, une espèce de cube motorisé approche. Un machin sur roulettes, un ?il au milieu, des plaques métalliques. Un gyrophare sur le dessus. On dirait un automate gardien de la paix en patrouille.
Le chef blêmit.
? Il va rameuter toute la ville. On se tire! ?
Ils déguerpissent en courant.
Je les regarde partir, satisfait.
Je lève la tête et vérifie ma mana, faut pas que je déconne de trop.
Je note pour plus tard: la prochaine fois, je crie “ALARME” avec un accent allemand en spammant. Pour l’art.
La tête de J-Rob ressort de la calèche, très digne.
? Par Sainte-Moneta… quel vacarme. ?
Je réponds, sérieux.
? Tout est sous contr?le, J-Rob. La roue semble réparable. Il faut juste… de l’huile de coude. ?
Il me fixe.
? De l’huile de coude? Quel type d’huile? Je n’en ai jamais entendu parler. ?
Je ris.
? Expression de chez moi. ?a veut dire: il faut donner un coup de main. Mettre la main à la pate. Soulever, remplacer. ?
Le cube arrive. Même style métallique que les Zeppelins. Une voix artificielle.
? Analyse. Noble identifié. Assistance autorisée. ?
J-Rob prend un ton de victime parfaite.
? Je ne sais pas ce qu’était ce vacarme. Mes chevaux ont paniqué. Ils se sont cabrés et la roue s'est détachée, un simple accident. ?
? Analyse. Accident validé. Début de l’assistance. ?
La calèche se lève mécaniquement. Le cube motorisé fait appui. J-Rob refixe la roue avec une efficacité vexante.
Le cube s’éloigne.
? Incident cl?turé. ?
Et la calèche repart, comme si rien ne s’était passé.
J-Rob se tourne vers moi, tout sourire.
? Alors, jeune Murphy. Direction la guilde des Alchimistes. ?
Je regarde une seconde le toit en or.
J’ai l’impression qu’il me regarde aussi.

