Je recule. Mon dos tape contre la vitre de l'aquarium.
Derrière, les deux sirènes me regardent avec leurs yeux de poisson mort. L'une d'elles tire une taffe sur sa cigarette magique. L'autre sort une petite pancarte mouillée de derrière un rocher en plastique : "BONNE CHANCE LOL". La fumeuse sort une pièce de cuivre et la pose sur le sable. Elle parie sur la mousse.
? Merci les filles. Super soutien. ?
L'élémentaire est à un mètre. Je n'ai rien. Pas d'arme. Pas de sorts. Pas de fringues. Même pas une serviette pour faire genre je suis décent.
? APA?? ?
Mon cerveau tourne à vide. Pense. Pense, bordel. C'est quoi la faiblesse d'un élémentaire de mousse ? L'eau ? Non, con, il est né dans l'eau. Le feu ? J'en ai plus. Le vent ? Je souffle dessus, ?a va juste me péter à la gueule.
La mousse est à cinquante centimètres. Je vois des résidus dedans. Des bouts de tissu dissous. Des morceaux de mes fringues. Elles sont mortes. Mon pantalon troué, mon pardessus crade, ma cape en lambeaux. L'élémentaire les a bouffés.
Et là, un déclic. Mes fringues. Le Décapeur bouffe tout. La saleté. Les résidus. La... crasse du bain ?
Je regarde l'eau trouble autour de moi. Cette soupe dégueulasse pleine de bactéries, de savon cheap et de fluides corporels dont je préfère ignorer l'origine. Si je balance l'eau sur l'élémentaire... il va peut-être bouffer la crasse et se diluer ? Ou exploser. Ou me dissoudre la peau. Mais bon. J'ai pas trente-six options.
Je plonge les mains dans le bain. L'eau est encore chaude. Je la brasse, je la remue, je la charge en maximum de merde possible. Puis je l'envoie sur l'élémentaire de mousse.
SPLASH.
L'eau percute la mousse. Et là, ?a siffle. ?a bouillonne. ?a fait PSCHHHHHHHHT comme un ballon qui se dégonfle. L'élémentaire... recule ? Non. Il vibre. Il tremble. Des bulles éclatent à sa surface. Violettes. Vertes. Jaunes. Un arc-en-ciel de réactions chimiques.
? Putain. ?a marche. ?
Je balance une deuxième gerbe d'eau crade. SPLASH. PSCHHHHT.
L'élémentaire perd de la masse. Il rétrécit. Mais il n'est pas content. Il vibre plus fort. Il émet un sifflement aigu.
Je continue de l'asperger, comme un gamin turbulant dans son bain.
APA, en retard dans ma tête, se réveille. ? M-Murphy... j-je crois que tu viens de le rendre instable. ?
? QUOI ?! ?
L'élémentaire gonfle. Il se condense. Il devient compact, brillant, tendu comme un ballon trop rempli. Je sais ce qui va se passer. Il va exploser. Et je suis à poil dans une cabine sans porte.
? MERDE. MERDE. MERDE. ?
Je saute hors du bain. Mes pieds glissent sur le carrelage mouillé. Je m'étale comme une merde. Mon menton tape le sol. Je vois des étoiles. L'élémentaire vibre de plus en plus fort. Il est sur le point de péter.
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SCHLAK.
Le rideau de la cabine s'arrache. Lola débarque. Deux mètres de muscles bovins. Sa perruque blonde de travers. Son t-shirt transparent collé par la vapeur. Elle tient un balai. Un balai en bois massif, du genre qu'on utilise pour nettoyer les écuries. Ou fracasser des cranes.
Elle regarde la scène. Moi, à poil, par terre, le menton en sang. L'élémentaire de mousse qui vibre comme un réacteur nucléaire miniature. Lola soupire. Un long soupir de désespoir professionnel. ? Bordel. Encore. ?
? LOLA ! IL VA EXPLOSER ! ?
? Je vois ?a, chéri. Pousse-toi. ?
Elle lève son balai. Et elle le plante dans l'élémentaire.
SPLORTCH.
Le balai traverse la mousse. Et là, quelque chose se passe. Le bois du balai... absorbe la mousse. Littéralement. Comme une éponge géante. L'élémentaire se dégonfle en sifflant, aspiré dans les fibres du balai. En dix secondes, il n'y a plus rien. Juste un balai mouillé et lourd. Lola le secoue au-dessus du bain comme si elle venait de nettoyer une flaque de lait.
Elle me regarde. ? Balai en bois de Syphon. Standard dans tous les établissements de bain depuis la Crise du Savon de 1847. ?
Je cligne des yeux, sonné. ? Pardon ? ?
? La Crise du Savon de 1847. Un alchimiste bourré a mélangé du savon avec de la poudre de lutin. ?a a créé des élémentaires de mousse partout dans la ville. Depuis, on a des balais en bois absorbant obligatoires. Loi sanitaire. Article 34-B. ?
Elle pose le balai contre le mur. ? T'es nouveau en ville, hein ? ?
Je suis toujours à poil, par terre, le menton en sang, et je viens d'apprendre qu'il y a eu une apocalypse du savon il y a des siècles. ? Ouais. On peut dire ?a. ?
Lola tend une main massive. Je la prends. Elle me relève comme si je ne pesais rien. Puis elle me balance une serviette. Rose. Avec un cochon brodé dessus.
? Couvre-toi, chéri. T'as rien à montrer qui vaille le coup de se fatiguer les yeux. ?
? Merci Lola. Vraiment. Mon ego était déjà au sol, mais maintenant il est sous le carrelage. ?
Je m'enroule dans la serviette. Lola regarde la bassine où trempaient mes fringues. Maintenant c'est juste de l'eau noire avec des morceaux de tissu dissous qui flottent comme des méduses mortes.
? Tes vêtements sont foutus. ?
? Ouais. J'avais remarqué. ?
Elle croise ses bras massifs. ? T'as de quoi te racheter des fringues ? ?
Je pense à mes 25 pièces d'argent restantes. Ma clé, le Bipper. Mon Miroir. Mon baton. C'est tout ce que j'ai. ? Pas vraiment, non. ?
Lola soupire encore. Un soupir de mère qui en a marre de ramasser les conneries de son gamin. ? Attends ici. ?
Elle sort. Je reste planté, dégoulinant, dans ma serviette rose à cochon. Scully discute avec les sirènes à travers la vitre. Je crois qu'elle essaie de monter sa propre boite d'assurance.
Lola revient. Elle tient un sac en toile. Elle me le balance. Je l'ouvre. Dedans, des fringues. Un pantalon en toile grise, trop grand, tenu par une ficelle. Une paire de sandales en cuir usé. Et un t-shirt. Rose fluo.
Je le sors. Je regarde le slogan imprimé en lettres rouges baveuses dans le dos. "LE RINCE-COCHON - On vous lave mieux que votre mère."
? Sérieux ? ?
? C'est ?a ou tu sors à poil, chéri. à toi de voir. C'est les objets trouvés. ?
Je soupire. évidemment. éVIDEMMENT. Je vais me balader dans la capitale avec un t-shirt publicitaire pour un bordel-bain public. Mais bon. C'est mieux que la prison pour exhibitionnisme.
? Merci, Lola. Sincèrement. ?
Elle hausse ses épaules massives. ? T'es marrant, toi. Reviens quand tu veux. Avec du fric, cette fois. Et évite de faire de l'alchimie dans les toilettes. ?
Elle cligne de l'?il. Ou pas. C'est toujours difficile à dire avec une tête de vache. Puis elle sort, en tra?nant son balai magique derrière elle.
Je m'habille. Le pantalon est trop large. Je le serre avec la corde. Les sandales grincent. Le t-shirt pue le parfum cheap. Mais je suis vivant, plus ou moins propre, et habillé. Je ramasse mes affaires. Le Bipper. Le Miroir. Le baton et la clé, le pognon. Tout est intact.
Je sors de la cabine. Je traverse le vestiaire commun. Des gnomes me regardent. L'un d'eux lit mon t-shirt et ricane.
? Hé, t'es une nouvelle recrue ? Tu fais les massages ? ?
? Ferme-la. ?
Je pousse la porte du Rince-Cochon. L'air froid de la rue me frappe. La ville penche toujours.
? Bon. Prochaine étape : trouver un endroit où dormir sans me faire tuer, voler ou dissoudre. ?
? Hihi. Ou les trois à la fois. ?
Je me mets en marche. Direction : n'importe où sauf ici.

