I
200 ans plus tard
Il existe dans les monts Thymes une créature que l’on aper?oit rarement. Sa peau sécrète une sueur épaisse et rougeatre tout à fait étonnante, qui agit comme un baume naturel contre le soleil. à cause de cela, les locaux nomment cet équidé ??Sangrivière??. Les savants, eux, l’ont baptisé Thalipède, ce qui ne dit pas grand-chose, sinon qu’il a quatre pattes dotées de gros doigts robustes et qu’il aime l’eau presque autant que la terre ferme. Il porte un long museau fuselé, hérissé de quelques vibrisses rebelles, et de petits yeux per?ants d’une intelligence quelque peu inquiétante. On l’a souvent dit curieux, et c’est vrai ; on l’a parfois dit perfide, et ce n’est pas tout à fait faux. C’était l’une de ces créatures singulières qui recelaient le pays, remontant les rivières à la recherche de petits animaux et autres plantes à dévorer.
Celui-ci se nommait Pluton et était particulièrement friand de trouvailles. Nombre de galets, éclats de verre ou morceaux de métal qui emplissaient les recoins des refuges alentour venaient de lui. Il les tirait du fond des rivières, d’où il ramenait des déchets en tout genre, préférant, au grand malheur du petit monde, les cailloux ternes aux pépites étincelantes. Il veillait farouchement à ce que nul ne touche à chacun de ces objets, et cela pouvait devenir un facheux contretemps.
On dit aussi que les Sangrivères décident d’eux-mêmes s’ils vivent seuls ou en troupeau. Pluton avait choisi cette humaine depuis si longtemps qu’aucun souvenir ne lui subsistait de leur première rencontre.
Pimprenelle vivait naturellement seule, ou presque, comme tous les Dr?les. Ils habitaient le voisinage depuis des temps immémoriaux mais n’étaient pas franchement considérés, non pas seulement parce que la plupart d'entre eux étaient solitaires, mais aussi parce qu'ils n'avaient jamais rien d’extravagant et ne faisaient rien de remarquable?: on n’attendait rien d’un Dr?le sur n'importe quel sujet sans pour autant prendre la peine de le lui demander. Ils ne batissaient ni royaumes ni villages, ne partaient point en conquêtes, et ne se souciaient guère de gloire ni de renommée. On pourrait croire qu’ils n’ont d’importance pour personne, et c’est sans doute vrai, si ce n’est pour eux-mêmes.
Ces camarades ne se rassemblaient jamais, chacun choisissant son coin de pays et s’y tenant, dispersés de manière presque invisible à travers les collines et les forêts. Dans les Thymes, seuls cinq ou six autres Dr?les avaient élu domicile, invisibles la plupart du temps, occupés à leurs propres affaires. Ici et là se dressaient une vingtaine de petits logis dissimulés dans le paysage de ces monts, appartenant naturellement aux six Dr?les à la fois.
Tant?t des dolmens assemblés derrière un pan de colline, tant?t une ouverture troglodyte dissimulée dans la roche, tant?t un creux taillé au c?ur d’un gigantesque tronc?: tout suffisait à établir un foyer de passage. Car oui, les Dr?les ne restaient jamais plus d’une ou deux semaines dans ces maisonnettes, leur foyer s'étendant aux Thymes tout entière. Les dortoirs ne sont pour eux qu’un lieu de repos douillet, un endroit où reposer ses jambes fatiguées, déposer quelques trouvailles, et repartir aussit?t.
à l’intérieur, les murs étaient toujours recouverts de terre d’Ombre, aux tons ocres et cuivrés, jamais laissés nus. Les sols, eux, témoignaient d’un soin discret : parquet lustré, dalles sculptées ou tapis brodés. Les objets s'amoncelaient selon le Dr?le précédent?: un bric-à-brac savamment rangé ou un désordre apparent, mais toujours rempli de curiosités. On pouvait en trouver posés en équilibre fragile sur une étagère, ou jetés dans un coin, comme si leur propriétaire s’en était lassé d’un coup. Il y avait nécessairement de quoi subsister?: des outils, quelques réserves, et surtout des meubles croulant sous les curiosités accumulées au fil des saisons?: instruments de musique improvisés, objets de mesure et d’observation, fl?tes creusées dans la coque d’un fruit, petites harpes extravagantes, artefacts dérobés ou trésors oubliés.
Une règle, pourtant, ne souffrait d’aucune exception?: les lits, quels qu’ils soient, offraient toujours du linge propre. C’était là une coutume tacite, une politesse que les Dr?les considéraient comme le minimum?: chacun se devait de laver et de tendre des draps nets avant de quitter un refuge.
Ainsi donc allait aussi le quotidien de Pluton, flanqué de Pimprenelle. Rien ne semblait les rapprocher, sinon l’évidence d’une entente ancienne. Mais en cette soirée calme, d'inhabituelles traces ab?maient leur territoire, et rien ne pouvait les irriter davantage.
Pluton préparait ses soirées avec un soin maniaque et n’aimait guère que ses plans soient contrariés. Dans son esprit, cette soirée aurait d? rester simple : moins d'odeurs inconvenantes et davantage d'anguille au repas. Pimprenelle n’était pas dupe non plus : les paysages avaient quelque chose d’incohérent. à quelques mètres devant, l’herbe à l’orée du bois, encore souple la veille, portait désormais les stigmates de passages humains. Et comme si cela ne suffisait pas, ils avaient eu l’audace de para?tre effacés, mais de la fa?on la plus incompétente qui soit.
Pluton avait déjà pris une dizaine de mètres d’avance quand Pimprenelle le rejoignit. Dans les sous-bois, les odeurs devenaient plus insistantes, offensant les deux qui tenaient la richesse et la fragilité de ces sols en respect. D’autant plus que ces souillons ne nettoyaient rien de leurs déjections malvenues.
Un Sangrivière n’est jamais tout à fait à l’aise sous les arbres. Il avan?ait lentement, ses pattes choisissant soigneusement leur appui entre les brindilles. La lenteur prudente de Pluton accentuait l'angoisse de Pimprenelle. Ce fut lorsqu’elle comprit, avec un temps de retard, que les malpolis avaient découvert l’un de ses dortoirs — et sans doute y étaient entrés — qu'un go?t amer et froid se répandit sur sa langue.
Que des voyageurs traversent ses terres n’a rien d’inhabituel, mais pour tomber sur un abri de Dr?le, encore faut-il les chercher. Ils se fondent si bien dans le paysage qu’on pourrait n’y voir qu’une fissure, ou, au mieux, une ruine dévorée par la mousse. Quant aux mercenaires et autres voleurs, ils ne s’aventurent jamais ici : que viendraient-ils chercher, sinon quelques champignons sans valeur?? Les Dr?les n’étaient pas réputés pour garder des trésors. Bien au contraire : leur sagesse séculaire leur avait enseigné qu’il vaut mieux vivre entouré de peu que de mourir pour avoir trop possédé.
Pourtant, siècle après siècle, les Dr?les ne pouvaient s’empêcher d’embellir leurs abris, d’y ajouter une pierre polie, une poutre taillée, un éclat de couleur trouvé au hasard d’un chemin. Ainsi, leurs logis, bien que modestes, finissaient par se fa?onner en demeures singulièrement raffinées. Cependant, ils le savaient : trop d’ornement attire l’?il des étrangers. Mais le penchant demeurait, irrépressible.
Et Pimprenelle, plus que quiconque, avait hérité de ce go?t. Elle ne se contentait pas d’un logis patiemment fa?onné par le temps : elle le chargeait encore d’objets, de trouvailles, de bibelots rutilants. Là où ses semblables accumulaient par inadvertance, elle amassait par désir. Un abri de Dr?le encombré d’objets devient une tentation pour les curieux, une proie pour les cupides. à cause de cela, Pimprenelle mettait en péril ses voisins, car si l’on découvre ses logis, c’est toute une contrée qui cesse d’être s?re.
Elle le savait pourtant. Mais elle continuait de se répéter : ??Sans doute un malentendu.?? Les Dr?les n’étaient pas vraiment à la mode, après tout ; peut-être n’étaient-ce que des curieux malappris, s’amusant à pénétrer chez les gens pour s’étonner grossièrement de leurs habitudes. Il suffirait d’éclaircir ce facheux malentendu, de détruire cette cabane, puis d’en batir une autre plus loin, plus profondément cachée dans la verdure.
Mais Pluton ne captait déjà plus rien d’autre que leur transpiration. Il s’accrochait à la certitude de savoir où ils étaient. Quatre, cinq peut-être… autant que toute la population de ces lieux réduite à un minuscule point. Le stress le tenaillait et ses sens s’aff?taient à chaque pas. Pimprenelle restait dans ses angles morts, ce qui le mettait mal à l’aise, mais il préférait encore qu’elle y reste, le suivant sous le vent avec une attention méticuleuse. Il n'avait pas la vivacité d’une proie et n’avait jamais eu d’instincts de chasseur. Il connaissait sa condition, et savait pertinemment qu’il ne pourrait rien contre un groupe d’humains mal intentionnés. S’ils en avaient, voilà toute la question. Il ne songea pas à ce que son amie ferait si lui filait aussi vite que l’adrénaline lui permettait. Pour un équidé, fuir était simple, mais ce n’était moins le cas pour une humaine.
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De légers sons provenaient du sol, dans cette cabane profondément ancrée. De loin, on ne voyait rien d’autre qu’un tapis de boue et quelques champignons cerclant l’entrée, autrefois dissimulée sous l’épaisse vase brune. Les alentours étaient saccagés par de grosses chaussures insolentes, tout autant que ceux qui les chaussaient à l’intérieur. Les voix ne riaient pas, ne se coupaient pas?; elles semblaient disciplinées, ce qui ne fit qu’accro?tre le trouble de Pimprenelle. Elle pensa qu’elle préférait encore les grossiers, plus souvent inoffensifs, qu’aux silencieux, toujours plus inquiétants. Puisqu’ils parlaient à demi-mot, Pimprenelle n'avait d’autre choix que de pénétrer dans le dortoir.
Elle appelait ce coin ??la maison basse?? en raison de sa curieuse architecture souterraine. Chacun des voisins avait ses refuges bien-aimés parmi ceux des Thymes, mais celui-ci n’était franchement apprécié ni d’elle ni de Pluton. Il était très sombre : les seules lumières filtrant dans les pièces en contrebas venaient d’un champignon vivement luminescent. La lumière qu’il émanait était légèrement bleue, et donnait un certain mal de crane à Pluton, qui préférait encore dormir dehors. Outre son entrée étroite, ce logis était spacieux, sans doute la raison pour laquelle Vinciane aimait y dormir. Elle passa devant son ami pour s’engouffrer dans le sol boueux de l’entrée, et elle se rappela aussit?t que sa voisine devait probablement y loger en ce moment. S’ils l’avaient trouvé… La situation devenait peu à peu cauchemardesque dans l’esprit de Pimprenelle, et elle s'effor?a de ne pas paniquer avant d’avoir découvert de quoi il retournait.
Le Sangrivière était resté à la surface, car même s’il appréciait Pimprenelle, il n’était pas stupide au point de les condamner en entrant. Le plan de la Dr?le était simple : jeter un coup d’?il, écouter ce qu’ils se disent, s’assurer qu’aucun Dr?le n’était embêté, et repartir. S’ils complotaient de fa?on malveillante, elle condamnerait la trappe menant à la surface. Sinon, elle sortirait sa grosse voix pour les chasser, les mena?ant d’une créature ténébreuse prête à les dévorer s’ils n’obéissaient pas.
L’entrée débouchait sur de petites marches plongeant dans l’obscurité. Au bout du couloir sinueux, elle apercevait les petits globes qui dansaient doucement au rythme des mouvements joyeux des champignons. Résolue, elle s’avan?a comme le ferait un Sangrivière, mais elle, était chaussée de nus-pieds, rehaussés de longues chaussettes striées. D’abord la pointe des orteils, puis l’arête du pied, et enfin le talon, si le sol n’avait pas déjà craqué. L’entrée était obscure et humide, peu hospitalière pour les intrus qui parviendraient à s’avancer jusque-là. Néanmoins, lorsqu’elle arriva dans l’entrée, toute l’humidité semblait avoir été poussée au plafond par la chaleur de la pièce. La salle offrait une belle hauteur sous plafond, où pendaient de longs voiles fins de laine aux propriétés particulièrement absorbantes. L’humidité des murs était aspirée et retenue par ce double plafond, puis restituée en une brume qui alimentait les champignons, sans jamais tomber en gouttes dans la pièce. Ainsi, le sol restait sec, et la chaleur douce rendait l’endroit particulièrement agréable.
L’adrénaline et la colère que Pimprenelle avait ressenties s’étaient dissipées, laissant place à un léger stress qui l’aidait à se concentrer. Les voix se précisaient à ses oreilles, et elle pouvait désormais être s?re qu’il s’agissait d’un groupe d’humains adultes. Ils semblaient issus de races différentes, rendant difficile de déterminer exactement d’où ils venaient. à les écouter, elle devinait facilement qu’ils suivaient des ordres, comme au travail, là où ils se trouvaient.
Il lui fallait encore traverser la pièce pour pouvoir entendre nettement ce qu’ils se disaient. Elle sentait ses jambes s'ankyloser à mesure qu’elle se dépla?ait. Les étoiles en soient louées, Vinciane avait habillé le sol d'un lourd tapis qu’elle avait d? chiner lors des rares sorties en ville, assez épais pour étouffer ses pas alourdis. Pimprenelle ma?trisait étonnamment bien la répartition de son poids, sans doute l’habitude de ne produire ni bruit ni vibration quand Pluton chasse, ce qu’il faisait la plupart du temps. Marcher en contr?lant chaque mouvement, en gardant les articulations souples, était un entra?nement épuisant qu’elle s’effor?ait de pratiquer chaque jour.
A deux pas de la porte, et malgré tout bon sens, elle ne put s’empêcher de passer sa tête à travers le cadran ovale. Son amie était là, assise sur une chaise, le regard tourné vers elle. Ses yeux pénétraient les siens avec une expression étrange, et avant qu’elle ne comprenne comment elle avait pu la voir, on la saisit par le bras.
— Vinciane ! Que se passe-t-il ? Tu les as fait entrer ?
— Il fut un temps où le sang royal connaissait les politesses, grommela Vinciane, le regard toujours fixe.
L’instant passa si vite qu’elle se retrouva déjà assise sur une chaise à c?té de Vinciane, avec la sensation qu’un bleu se formait déjà là où de lourds doigts s’étaient refermés sur son bras. Ses yeux refusaient d’y croire, mais elle reconnut les soldats de la garde royale… et le prince lui-même. Elle s’insulta mentalement d’avoir été si stupide de ne pas partir un instant plus t?t.
— Présentez-vous au moins, si vous voulez que votre cas puisse être étudié?, dit l’un des hommes.
Sa voix n’était pas mena?ante, mais Pimprenelle mit un moment avant de trouver une réponse.
— Eh bien ? Les Dr?les auraient-ils oublié jusqu’à la langue officielle??
— Pimprenelle, je suis honorée que notre prince rende visite aux Thymes.
— Ha ! J’en doute fort. Ils ne sont pas ici pour t’honorer. Bien au contraire. Ils souillent notre territoire et veulent qu’on déguerpisse. Si tu vois là un honneur, moi j’y vois une offense, répliqua aussit?t sa voisine.
— ?a suffit! dit l’un de la garde d’une voix qui fit aussit?t sursauter les deux Dr?les. Expliquez-vous, vous vous connaissez?
— ?Vous êtes ici chez moi,? répliqua-t-elle. ?C’est plut?t vous qui me devez des explications.
Et elle était sincère. Quatre sentinelles se tenaient là, revêtues d’une armure de cuir souple bordée de bleu sombre, surmontée de larges plaques de métal qui barraient leur poitrine. Mais déjà son regard s’était posé derrière eux, sur celui qui n’était autre que le prince lui-même. Il était vêtu à l’identique de ses hommes, si ce n’était qu’il portait, comme tout souverain de sa lignée, de lourds bijoux fixés au seuil de son front et aux lobes de ses longues oreilles rejetées en arrière. C’est ainsi qu’elle l’avait reconnu : la famille royale s’ornait toujours de ses marques de fierté. Et Pimprenelle adorait ces bijoux gris de métal brut ; elle se demandait comment ils pouvaient tenir aussi solidement au-dessus de ses sourcils.
Le prince ria franchement :
— Qu’avez-vous à regarder ainsi?? Vous aimez mes bijoux??
Pimprenelle lui avait donné un prétexte pour se détourner de la situation, et elle était maintenant gênée. Elle se sentait lourde sur cette chaise.
— ?Vous n’avez pas l’air bien dégourdie,? dit-il enfin. Je vais être franc : nous cherchons des informations sur les étoiles. Considérez cela comme un simple sondage.
— Alors parfait,? répondit-elle vivement. Puisque ce n’était pas moi que vous interrogiez à l’origine, je peux m’en aller.
— Vous abandonneriez votre amie sans scrupule?
Le regard noir des deux Dr?les fut son unique réponse.
— Cela fait déjà une demi-journée que nous cherchons trace de civilisation, et nous n’avons trouvé que l’un de vos repaires.?? Il insista sur ce dernier mot, faute de trouver un mot plus approprié. Vous comprendrez que je vous interroge, vous aussi.
Il avait parlé comme on cl?t une discussion, et son sourire amical en scellait l’affaire. Puis le même soldat qui avait pris son bras l’invita poliment à le suivre dans l’entrée, comme s’il lui faisait visiter sa propre maison. Vinciane n’avait pas dit mot et semblait tétanisée, et c’était là un signe alarmant, car elle n’avait pas coutume de se figer face au danger. Pimprenelle n’était pas s?re de la situation : faisaient-ils mine d'être amicaux?? Elle tenait à Vinciane, à sa manière — une affection sincère mais mesurée, qui ne la pousserait jamais à se mettre elle-même en danger.
Une femme de la garde prit place près d’elle. Ils sortirent papier et encre et entreprirent de noter chaque mot. S’ensuivirent dix longues minutes de questions banales : son nom, son age, si elle entendait régulièrement les étoiles, si elles semblaient inhabituelles… Lorsque ce fut enfin terminé, elle ne pensa qu'à sortir, impatiente d’en finir avec cette histoire qui n’avait finalement rien eu de palpitant.
??Nous allons étudier vos réponses, et reviendrons vers vous très bient?t. Merci pour votre temps.?? dit simplement la soldate. Pimprenelle ne prit pas la peine d’articuler sa salutation tant ses jambes s'agitaient d’impatience. Elle prit les escaliers glissants de boue et remarqua que Vinciane n’était plus là.

