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Chapitre XXII

  XXII

  ? Oui. ? Un seul mot. Un coup sourd, qui résonna dans sa tête comme le battement d’une cloche sous l’eau. Ses jambes vacillaient. Elle sentit la chute venir avant même de la redouter. Il venait de lui faire une déclaration, et le monde s’était arrêté pour écouter. Elle chercha un appui, ses mains trouvèrent ses avants-bras dans un geste incertain.

  — Tes tremblements sont le reflet de ce que tu ressens, n’est-ce pas ? murmura-t-il.

  — Je dirais que c’est la première fois que tu me poses une question… qui me concerne vraiment, répondit-elle de son sourire narquois.

  Il fit glisser ses doigts le long de ses bras, l’enveloppant d’une chaleur lente, mesurée, terriblement ma?trisée. Ses doigts se refermèrent sur la fosse juste avant le coude, et la maintenaient fermement. Il se rapprocha jusqu’à ce que son souffle fr?le sa nuque, chaud et irrégulier.

  — Non, dit-il avec le même sourire, je t’ai déjà demandé ce que tu mangeais, aux Thymes.

  Elle leva les yeux vers lui, d’abord pour lui répondre, puis resta suspendue entre ses lèvres et ses prunelles.

  Sa main gauche se referma plus fort sur son avant-bras, dans une caresse br?lante qui montait en fièvre. De l’autre, il guida la main de Pimprenelle jusqu’à son torse, puis remonta la sienne le long de son bras, jusqu’à sa nuque qu’il enveloppa d’une seule paume.

  Elle sentit le poids de cette main, chaude, s?re, presque trop réelle. Le contact acheva d’emporter ses muscles qui disparaissaient depuis plusieurs longues minutes déjà. Elle s’appuya entièrement sur le corps de Rhode, se pencha vers lui, et leurs souffles se confondirent avant qu’il ne pose ses lèvres sur les siennes.

  Le contact s’intensifia, leurs corps se rapprochant encore, chaque respiration les consumant davantage.

  Elle se recula pour l’observer, les yeux ronds, cherchant péniblement à s’ancrer dans la réalité. Elle se consumait de désir et refusait de lacher, ne pouvant croire au sien. Ils s’observèrent un moment, le souffle toujours plus court. L’odeur électrique de son désir, forte et singulière, la submergea, l’enveloppa d’une chaleur qui n’avait rien d’humain, et toute pensée s’éteignit. Alors elle revint à lui, sans calcul, sans retenue: un baiser long, dévorant, presque douloureux.

  La main de Rhode restait sur son avant-bras, l’autre glissait dans son dos, la soutenant, l’ancrant doucement contre lui, jusqu’à la perdre tout à fait. Elle ne sentait rien du sol, de ses pieds, la pièce n’existait plus à cet instant. Il la leva d’un mouvement et son visage se retrouva au-dessus du sien. Elle pronon?a son nom dans un grognement contre sa bouche, qui fit br?ler toutes ses terminaisons nerveuses.

  Il laissait échapper plusieurs longs rales, tandis que sa main touchait le bas de son dos, s’engouffrait plus loin jusqu’aux fossettes de ses fesses. Leurs langues se rencontraient, ses mains à elle s'agrippait a tout de lui, détachait ses cheveux, glissait ses doigts sur sa gorge, sa machoire, sa bouche. Elle l’embrassait comme si ?a risquait d'être la seule fois où elle en aurait l'occasion. Elle se sentait bien en ce lieu, au fin fond d’un marais à des kilomètres de chez elle, et elle aurait cru cela impossible, jusqu'à maintenant.

  Elle eut du mal à prendre une inspiration complète lorsqu’il s’éloigna brusquement du mur et l'attrapa par l'arrière des cuisses pour la remettre debout. Il s’assura qu’elle soit à peu près stable contre le mur avant de reculer de plusieurs pas, comme si la distance allait mettre un terme à son désir.

  — Pimprenelle. Tu dois partir.

  Ses mots étaient abrupts et en contradiction avec la chaleur de ses yeux, de sa respiration saccadée.

  — Pourquoi?

  Il passa les deux mains dans ses cheveux et les laissa retomber devant ses yeux.

  — Tu es ivre. Et je n’ai aucune envie d’être l’erreur d’une soirée d’opéra.

  — Charmant.

  Il détourna les yeux.

  — Je vais appeler quelqu’un pour te raccompagner, que tu puisses entendre la seconde partie.

  — Que c’est chevaleresque. Mais je n'en ai pas besoin, lan?a-t-elle, amère.

  Le froid la saisit, désormais privée de la chaleur de son corps. Il la rejetait. Et le pire était qu’il avait sans doute raison, elle tenait à peine debout et n’avait absolument pas les idées claires.

  — Je refuse de te laisser seule ici.

  — Je ne suis pas comme toi, Rhode. Quand vas-tu l’entendre ? Je vis seule, j’ai besoin d’être seule. Même paralysée. J’ai passé ma vie à me tirer d'affaires sans personne.

  Elle planta ses yeux dans les siens.

  — Garde ta pitié. Les étoiles ont fait les Dr?les ainsi.

  Il hocha lentement la tête, comme s’il comprenait, ou faisait semblant de comprendre. Puis il tourna les talons, sans un mot de plus, sans se retourner.

  *

  Les rayons du soleil, au lendemain matin, la réveilla. Sa fenêtre n’avait pas de rideau. Elle resta un moment allongée, à regarder les poussières danser dans la lumière. Puis elle se leva, se lava, s’habilla simplement et fit son sac, avec soin. Chaque objet trouvait sa place : elle connaissait les limites de son corps, ce qu’il pouvait supporter dix jours durant. Elle abandonna derrière elle toutes ses valises de vêtements de fête, et sortit.

  Dehors, sur le perron, elle reconnut le même endroit que la veille, là où elle s’était préparée pour l’Opéra. Mais elle ne l’avait pas vraiment observé, tout était allé trop vite — et au retour, elle avait été trop ivre pour en garder un souvenir net.

  Maintenant, dans la clarté du matin, cela ressemblait à un campement de bourgeois. Des gens de cour, des chercheurs et quelques autres prenaient leur petit-déjeuner sur des tables en fer, plantées dans l’herbe encore humide.

  Elle vit approcher Rhode à grandes enjambées. Ses mains se couvrirent aussit?t de moiteur.

  — Pimprenelle ! Nous n’avons pas pu nous revoir après l’opéra. Tu as bien dormi ?

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  Elle le dévisageait un instant, tentant de raccorder la réalité du matin à la fièvre de la veille.

  — Oui.

  — Laisse tes bagages là, c’est notre berline, dit-il en désignant un attelage plus loin.

  — Notre ?

  — Nous ferons voyage ensemble. Il n’y avait pas de transport prévu pour toi à l’origine, alors j’ai d? demander à Gormiton de voyager avec Phé, pour cette fois.

  — Il sait que je prends sa place ?

  — Non, il aurait été vert. Ah, tais-toi, le voilà justement.

  Le Homarre rougeaud s’approcha lentement, tout sourire.

  — Rhode ! Nous vous attendions pour déjeuner. Il y a monsieur Pic-Rèche et sa femme.

  — Tu as mangé, Pimprenelle ?

  — Non.

  Après un bref “Allons-y”, il passa naturellement son bras sous le sien, et l’entra?na vers une table sous un parasol de dentelle.

  — Mes amis! Madame Pic-rèche, je ne vous ai pas vu à l’opéra hier soir.

  Elle songeait que parfois, il s’exprimait comme son père.

  — Et bien non, j’ai pondu et il fallait que je prenne soin de ma couvée, que voulez-vous. Un ?uf est un ?uf, et un opéra, aussi important soit-il, passe après pour une Ophéisse !

  Madame Pic-Rèche était d’une prestance étonnante. Ses hanches larges et plumeuses, débordaient d’une cascade de jupons empilés les uns sur les autres, qui remontaient légèrement lorsqu’elle bougeait. Une fraise blanche lui cerclait le cou, si serrée qu’elle semblait l’empêcher de tourner la tête.

  Ses cheveux, longs et légers comme des plumes, mêlaient le blanc et le gris d’une colombe vieillissante. Sa peau, d’un gris chaud, avait ce grain mat des pierres polies qu'appréciait Pluton. Et sous cette chevelure duveteuse se dessinait un nez long et fin, qui accentuait l’élégance hautaine de son visage.

  Elle battit doucement des cils, comme si elle venait de dire quelque chose de profondément sensé.

  — Naturellement, répondit Rhode d’un sourire poli.

  Les regards se tournèrent vers la Dr?le, un peu dissimulée derrière le prince.

  — Enchantée, madame, dit-elle. Je suis Pimprenelle.

  — Et votre nom ?

  — Je n’en ai pas, madame.

  — Quelle étrangeté ! Asseyez-vous donc. Que c’est exotique, une Dr?le à notre tablée !

  Pimprenelle se mordit la langue. Elle aurait aimé répondre que la seule race vraiment exotique ici, c’était celle qui pondait des ?ufs chaque mois et les chérissait comme des bijoux.

  Elle reconnut le monsieur vermillon du salon — le mari, donc — tandis que Gormiton s’asseyait déjà à c?té du prince, l’air un peu maussade.

  — D'où venez-vous, ma fille?

  — Des monts Thymes.

  — Ah ! Vous savez, je connais bien les Dr?les ! Il y en a un petit groupe près de chez nous, dans les landes du sud. Ils sont adorables. Vous connaissez peut-être Hontine ?

  — Non, je n’ai jamais voyagé dans les landes de Sa?n, madame.

  — Dommage ! Vous parlez si bien. Où l’avez-vous appris ? Les Dr?les de chez nous ne parlent que la vieille langue.

  — Je suis allée à l’école. J’y ai appris la langue moderne. Mais je parle encore l’argot des plaines avec mes voisins, répondit-elle, exactement comme Emē le lui avait appris… quoiqu’un peu trop raide.

  La dame l’écoutait, très amusée, tandis qu’à la table, les conversations se chevauchaient. Pimprenelle se servit un verre de jus de pomme, qu’elle sirota.

  — Je peux me permettre une question, madame ?

  — Bien s?r, ma fille. Tout ce qui pourra étancher votre curiosité.

  Elle but une gorgée et hésita un petit moment avant de parler.

  — Où est-ce que vous mettez vos ?ufs ?

  Madame Pic-Rèche écarquilla les yeux.

  — Oh, douces étoiles ! Antoine !

  — Non, non. Je parle de vos ?ufs, pas de ceux de monsieur.

  Rhode, qui suivait d’une oreille distraite, éclata d’un rire clair. Il se plia presque en deux, et Pimprenelle, prise d’un fou rire nerveux, le suivit aussit?t. Gormiton qui n’avait sans doute rien entendu, se mit à pouffer lui aussi en remuant trop fortement ses mains. Elle comprit trop tard que la question ne se posait pas. Elle avait déduit que les Ophéisses étaient fières de leurs ?ufs, et donc enclines à en parler. Perdu.

  Madame Pic-Rèche se retourna vers son mari, piailla de scandale, mais les rires à la table étouffaient ses mots. Rhode finit par calmer le repas en glissant quelques excuses aimables.

  — Allons, madame, ne vous formalisez pas. Elle n’a pas voulu mal faire.

  — Les Dr?les, dit le mari en s’éventant de sa serviette, n’ont pas la même pudeur que nous, c’est connu.

  Un silence embarrassé suivit. Rhode toussa, attrapa une brioche et la coupa en deux d’un geste calme.

  — Vous avez vu, dit-il d’un ton léger, les nouvelles du Journal Scienti ? Ils annoncent que les Micas sortent enfin de leur retraite.

  Les conversations se ranimèrent aussit?t.

  — Oh, les Micas ! fit Madame Pic-Rèche, en levant les mains au ciel. Voilà bien un sujet qui réveille les tables.

  — Je ne lis pas de science, je n’y comprends rien. Que quelqu’un m’explique ! s’insurgea Gormiton.

  — On dit qu’ils se préparent, glissa monsieur Pic-rèche en bout de table. La date approche, para?t-il.

  Tous hochèrent la tête, pensifs ou amusés.

  Pimprenelle, elle, ne comprenait plus très bien de quoi il s’agissait, mais elle était admirative de la facilité qu’avait eu Rhode à détourner l’attention d’elle. Ses yeux croisèrent les siens un bref instant, dans un sourire qu’elle voulut reconnaissant.

  — Les Micas… ce sont des gens ? demanda-t-elle.

  Rhode esquissa un sourire.

  — Des gens, oui. Ou presque. Une vieille lignée du Nord. Ils se disent proches des étoiles.

  — Proches ? répéta-t-elle.

  — Trop proches, si vous voulez mon avis, répondit Gormiton avec un ricanement. Ils attendent toujours qu’on leur rende la couronne.

  Madame Pic-Rèche fit claquer sa langue.

  — Oh, voyons. C’est de la superstition ! Ils ne font de mal à personne.

  — Pas encore, maugréa le mari.

  Rhode leva son verre, coupant court.

  — Bah, si les étoiles doivent les élire, elles le feront. Et si elles ne le font pas… elles auront leurs raisons.

  Les rires reprirent, plus détendus. On plaisanta encore un peu sur les vieilles familles, sur les prophéties qu’on ne comprend qu’une fois trop tard.

  Pimprenelle souriait poliment, mais ses pensées dérivaient ailleurs : Le Décaméron.

  Rhode se pencha vers elle, comme s’il avait deviné ses pensées.

  — Tiens, prends des brioches avant qu’elles ne disparaissent. Tu n’en auras plus d’aussi bonnes avant longtemps. Dix jours, c’est long.

  — Tu sais que j’aime les brioches ?

  — Tu n’en laisses aucune derrière toi quand tu passes dans les cuisines, répondit-il en souriant.

  Elle tordit sa bouche à l’envers, avant qu’elle ait pu croquer dedans, Rhode se leva en s’excusant de devoir partir plus t?t. Il fit signe à Pimprenelle de le suivre vers la berline, et elle entendit aussit?t Gormiton fulminer, comprenant qu’il venait d’être évincé. Leurs rires et les discussions s’éloignaient déjà, de ce mot — Micas — qui flottait encore entre les tasses vides et les assiettes pleines.

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