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Chapitre XXXIII

  XXXIII

  Pimprenelle ne cillait pas. Le petit mot demeurait posé au centre de la table massive de la salle à manger, plié avec soin, son nom tracé rapidement sur le dessus. Les premiers rayons de la matinée filtraient à travers le verre légèrement rosé des fenêtres à croisées hautes. Ce logis était sans doute le plus élevé de tous les Thymes. Celui où elle avait jadis dissimulé sous ses charpentes la petite harpe dorée en tellure des mains trop curieuses de Garlopeau. D’ici, la vue portait loin jusqu’à la mer. Et, au-delà, l’?le du Lendemain se détachait nettement : une bande de terre flottante, qui ne promettait rien de vivant. Pimprenelle n’aimait pas la voir.

  Elle finit par prendre le mot, et le relire une énième fois.

  Un coursier viendra te délivrer tes premières consignes en main propre, d’ici deux jours (à l’heure du premier train). Porte toi bien, et observe le ciel. C-

  Elle se leva d’un bond, le billet disparut dans une poche. Elle tira les draps fra?chement lavés, lissa les plis imaginaires, puis jeta rapidement un coup d'?il à son reflet dans le petit miroir de l’entrée. le maquillage de ses yeux. Elle ajusta une dernière fois le maquillage rouge de la muqueuse de ses yeux, fixa ses cheveux rapidement avec une broche de cuivre sertie d’une petite jaspe.

  A ses pieds, le large sac de toile solide, déjà garni d’affaires de première nécessité trouva sa place sur son dos. Sans se retourner, elle s’engagea dans le petit escalier serpentant jusqu’à la base du tronc géant, les jointures blanches et la bouche tordue.

  Les racines débordant à la surface portaient encore les traces de la garde de Rhode, de larges marques imprécises de coupures qui cisaillaient de part et d’autre la petite entrée dissimulée.

  à quelques mètres, Pluton l’attendait.

  — Viens. Viens Pluton.

  Elle ponctua l’appel de petits claquements agiles de la langue contre son palais.

  — Qu’est-ce que tu fais ? Oh non… Pluton, je viens à peine de descendre.

  Le Thalipède déposa à ses pieds une coquille bleue d’écrevisse terrestre et deux cailloux sans valeur, puis hocha la tête avec entrain, dans de grands mouvements joyeux.

  — Oui, oui. Elles sont formidables, ces trouvailles. Ah ! Tu me baves dessus. Non, regarde-moi bien, espèce de trop gaté : je ne remonterai pas ranger ton butin à l’intérieur.

  Il retroussa ses babines hérissées de vibrisses frémissantes, découvrant ses petites dents pointues dans une grimace qu’il voulait sans doute être l’imitation d’un sourire humain. Elle ignora cette horrible comédie et rangea les bagatelles dans son sac.

  — Je peux monter ? Il faut qu’on aille vers la gare.

  Elle articula soigneusement les mots monter et gare, s’assurant qu’il les assimilait. Lorsqu’il s'arrêta de gesticuler, elle passa une jambe par-dessus sa croupe et s’installa sans difficulté sur son dos. Pluton n’était pas grand ; la partie la plus délicate de ce genre de trajet consistait à tenir en place une fois qu’il se mettrait en mouvement. Sa peau d’un naturel visqueux ne comportait pas de crinière, même courte comme chez les mules géantes. La seule fa?on de se maintenir était de serrer les cuisses, de plaquer le ventre sur son encolure, et de gainer jusqu'aux crampes. Ce que Pimprenelle fit aussit?t, tandis qu’il trottinait sans bruit vers la lisière de la forêt.

  Le paysage se transformait peu à peu ; bient?t, les trois moulins apparurent au loin. L’allure de Pluton se fit plus irrégulière, ses muscles se tendirent sous elle. Elle glissa aussit?t de son dos. Tous deux s’étirèrent longuement avant de finir le trajet jusqu’à la petite maison du gardien du quai. Le train n’était pas encore arrivé.

  Dans la cour, le vieux chien de la maisonnette se mit à aboyer.

  Pluton tourna aussit?t la barbe vers un coin propice aux rongeurs. Pimprenelle, elle, se dirigea vers le quai sans prêter attention au pataud. Son poux s'accélèra aux souvenirs qui lui remontaient. C’était par ce même train qu’elle était partie, un peu plus de quatre lunes plus t?t. Elle sentait soudain son odeur éléctrique, sa présence qui efface le reste, ses muscles chauffaient de sentiments qu’elle n’avait jamais su complètement dissoudre. Malgré la tentative d’assassinat. Malgré la rupture brutale, l’incompréhension, l’hostilité devenue presque officielle. Rhode était désormais son ennemi, et elle n’arrivait pas encore à l’accepter.

  Un sifflement soudain la fit sursauter.

  — Pimprenelle ?

  Elle se retourna d’un bloc. Le sang lui monta aussit?t aux tempes.

  — Gauthier ? C’est toi, le coursier ?

  Il portait de hautes bottes de cuir épais impeccables, et un blouson vert sapin à motifs discrets, dont la teinte faisait ressortir le plus clair de ses yeux.

  — ?a me fait plaisir de te voir, en forme. C’est déroutant comme tu sembles vivante, ici.

  Elle n’eut pas le temps de répondre que ses yeux glissèrent derrière elle.

  This tale has been unlawfully lifted from Royal Road; report any instances of this story if found elsewhere.

  — Par les étoiles, c’est un Thalipède solitaire ! Je n’en ai jamais vu, Pimprenelle regarde ! Il est si proche de la gare, je n’en reviens pas.

  Pluton s’était redressé sur ses pattes arrières, la tête haute, immobile.

  — C’est mon ami, il vit avec moi. Notre sens de la politesse est relativement similaire, alors ne crie comme si tu venais d’inventer le feu.

  Gauthier ne dit répondit pas, les yeux braqués sur Pluton.

  — Allons plus loin, reprit Pimprenelle. Je ne peux plus attendre de savoir dans quoi je me suis engagée les yeux fermés. Ah, je regrette déjà alors que tu n’as pas commencé.

  — Oui, bien s?r. Je te suis.

  Elle fit un petit signe de tête dans la direction des trois moulins, et Pluton s’élan?a à toute vitesse dans une pirouette inutile, ce qui ne manqua pas d'impressionner Gauthier qui resta la bouche ouverte.

  — Il fait son intéressant. Qu’est ce que Claironde t’a demandé de me transmettre ?

  Les yeux de Gauthier s'étaient braqués dans les siens comme pour appréhender un peu plus sa réaction.

  — Je ne vais pas passer par quatre chemins. Claironde a publié ton papier.

  — Comment ?

  La phrase résonna dans sa tête comme un coup de massue.

  — Elle aurait voulu te demander, mais tu avais disparu et…

  — Que veut-elle aujourd'hui ? répondit-elle sèchement, les mains serrés en petites sphères.

  — Que tu en écrives d'autres. Lumignon a comme… ouvert une brèche. Vers quelque chose de plus grand.

  — Je me fiche des brèches que ce papier créé ! Je sais ce que tu vas dire. Quand bien même sa publication n’est pas illégale, il est évident que Thüle n’en a rien à faire. Claironde va me tuer.

  — Pourquoi as-tu accepté de venir dans ce cas ?

  — Parce que je suis dos au mur ! Mes voisins ne me veulent plus dans les Thymes. Rhode a tenté de m'empoisonner. Je les mets inévitablement en danger en restant ici.

  Pimprenelle s'accroupit au bord de la rivière, ses jambes se vidèrent intérieurement de leur sang, virèrent au bleu. Gauthier s’agenouilla à son tour, les yeux fouillant dans les siens.

  — Est ce que tu peux me répéter ce que tu as dit ?

  — Non.

  — Si tu es recherché par la Couronne, c’est une information qu’il me semble importante de me partager.

  — Je n’en sais rien ! C’est toi qui devrait me le dire, vous avez publié un papier qui aurait d? être censuré. Et où allons-nous à la fin ? Le froid me paralyse et cette conversation n'est pas du tout agréable.

  — A la rivière cendrée.

  — La rivière traverse plus de quatre territoires différents, il me faut un peu plus de précision, car je suppose que c’est moi qui t’y emmène.

  — Vers Lomonde, nous allons vers le nord.

  — Tu ne veux pas m’expliquer ce que nous allons y faire, plus en détail ? Dois-je te tirer les vers du nez jusqu’à ce qu’on arrive, Gauthier ?

  — Laisse-moi digérer ce que tu es en train de me dire, par les étoiles ! Ce que tu peux être rapide. Tu as disparu du jour au lendemain, au Décaméron. On t’a crue morte, Pimprenelle ! Rhode n’est descendu de cette montagne qu’après l’avoir entièrement fouillé. Il a remué ciel et terre pour comprendre comment fonctionnait votre ascendance, comprendre ou est ce que tu avais pu aller. Personne n’a d’information autre que vous autre, et vous devez être une trentaine tout juste dans tout le pays ! Tu n’as pas idée dans quel état il était. Il a fini par se persuader que tu étais aux Thymes, que tu chercherais à revenir au territoire. Je te le dis honnêtement, je ne l’ai pas cru. Et j’ai encore peine à le faire, même maintenant que tu es devant moi. Après tout ?a, tu me dis qu’il t’a empoisonné ? Que tu as survécu a sa tentative d’assassinat ? Et comment as tu fait pour disparaitre et réapparaitre à l’autre bout du pays, par les étoiles !? Excuse-moi, mais je ne suis pas en état de te détailler où nous allons !

  Pimprenelle resta suspendue au mot Rhode. Des jours à fouiller la montagne… non pour la retrouver vivante, mais pour comprendre où elle avait bien pu mourir.

  Elle découvrit la manche de son par-dessus, laissant échapper ses doigts sans ongle.

  — Tu es thésard en quantique, dit-elle. Tu connais sans doute le Hors-lieu. C’est grace à lui que je suis arrivée ici. Mais il a emporté mon doigt comme tribut. Ne me regarde pas avec ces yeux là, je te le jure. J’ai encore le volant que j’ai piqué à Rhode dans mon sac, si mon doigt manquant ne te suffit pas comme preuve.

  Gauthier inspira lentement, comme pour se donner le temps de ne pas s’effondrer sous le poids de l’information.

  — Je te crois. Il va me falloir plus de temps encore pour la digérer aussi… cette information.

  — Et nous en avons, répondit-elle. La rivière cendrée est à des kilomètres d’ici. Si nous voulons atteindre son débouché le plus proche de Lomonde, nous n’arriverons qu’à la nuit. à condition de passer par Chantoiseau pour prendre des mules.

  Pluton qui s’était approché humer le Mimopte, vint poser le bout de son long museau sur le haut du crane de la Dr?le, la décoiffant légèrement.

  Le voyage jusqu’à la rivière lui parut étrangement court.

  Elle n’eut le temps de livrer qu’un résumé hatif de ce qui lui était arrivé depuis son premier départ, des mois plus t?t, jusqu’à son retour récent aux Thymes. Gauthier, lui, la rassura sur les intentions de Claironde : elle ne viendrait pas l’arracher à son territoire. Ils avaient beaucoup lu sur l’ascendance des Dr?les. Rhode lui-même les avait mis en garde sur la fragilité de cette ascendance lorsqu’elle était arrachée à son mode de vie habituel, ce qui étonna Pimprenelle. Les mules géantes empruntées à Chantoiseau les menèrent jusqu’à un petit village nommé Gran, où la rivière serpentait non loin. à peine les y avaient-elles déposés qu’elles repartirent aussit?t.

  Pluton avait suivi à son rythme. à l’approche du village, il s’était trouvé un coin tranquille pour passer la nuit, tandis qu’eux s'installaient dans l’auberge douteuse du bourg.

  Gauthier avait passé la soirée au rez-de-chaussée, à tra?ner ses coudes sur le bois noirci et poisseux du bar, cherchant des bribes d’informations sur un poste non loin de la Haute Commission. Pimprenelle, elle, s’était terrée dans la chambre vétuste du premier étage, refusant catégoriquement d’échanger un mot de plus avec qui que ce soit d’autre qu'elle-même. Les lourdes couvertures étaient rêches, irritantes, et sa joue s’écrasait contre un oreiller imprégné d’humidité. La fenêtre laissait filtrer le vent hivernal, et dans l’odeur lourde de l’air, elle sut que la pluie tomberait le lendemain.

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